Ecoutons César Geoffray nous conter l’histoire du vin de Saint Damien lors de sa conférence à l’Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts de Lyon le 13 juin 1972 :
Un des Moly-sabatiens de longue durée fut un éminent personnage, combien mystérieux lorsque nous le recueillîmes un soir glacé d'hiver. Ecrivain, graphologue, d'une culture éblouissante il venait visiblement se réfugier à Sablons après des événements dont nous ne sûmes jamais le moindre détail. Ce Suisse de vieille noblesse, d'une soixantaine d'années père d'une nombreuse famille dans son canton helvétique, nous arrivait invité par les Gleizes dans un état patent de pauvreté, non sans de longs séjours dans le midi de la France.
Après un immédiat réconfort par nos soin pendant quelques jours nous connaissions ses capacités, ses talents qui se prolongeaient à l'astrologie, la radiesthésie, l'herboristerie.
Jacques Plasse et moi nous suivîmes d'un œil amusé - car le vieil herboriste n'était nullement dénué de mots et d'attitudes drolatiques - l'installation d'une véritable officine d'alchimie dans les greniers et la cave de Moly.
A partir de là, dans la communauté et chez nos voisins, il était devenu le «Docteur Feuille». C'était Lucie qui l'avait si poétiquement surnommé.
Tout au long des jours chauds de 1938 on le voyait rentrer à la nuit tombante, un sac sur le dos rempli d'herbes odorantes qu'il mettait à sécher dans les greniers le lendemain matin. Bien entendu le grenier était devenu inaccessible tant pour son encombrement que pour les parfums forts qui s'en dégageaient.
Dans la cave un arsenal d'ustensiles attendait le vin capiteux d'Algérie qui arriverait à l'heure pour y faire macérer les essences concentrées dans les feuilles séchées.
Tout aurait pu se bien passer lorsque l'année suivante le vin de Saint Damien - tel était le nom de la précieuse liqueur - emplissait les caves de Moly dans des bouteilles spéciales portant une belle étiquette dessinée par notre amie Francine Bensa.
Hélas! malgré la caution du docteur de Serrières qui avait consenti à ce que l'étiquette portât pompeusement : institut de médecine végétale du docteur Buisson, le vin médicinal de Saint Damien ne pouvait être fabriqué et exploité que par un pharmacien. Hélas! Les malheurs de la guerre voulurent que Serrières et Sablons, en ce début de juillet 1940 fussent, dans le sud, l'extrême pointe de l'avance allemande.
Pendant les quelques jours d'occupation la maison fut rouverte « par la force des armes » pour abriter quelques officiers.
0, ironie des choses! En remettant de l'ordre après le retrait des occupants on s'aperçut qu'il ne restait pas une seule bouteille intacte dans la cave : le vin de Saint-Damien avait servi à réconforter l'armée allemande.